I. LA SENSATION DES COULEURS (2)

Publié le par Philtomb

  3. Light Blue.


  Light - c'était son prénom - s'était assis, appuyé dos à une caisse en bois. Il avait les yeux soudés par le vent salin qui s'était levé, et une poudre sableuse et humide à la fois dans la bouche. Mais il se remit à penser, le regard fixé sur l'horizon bleu ardoise.

  - Je me souviens ... Je me souviens d'autre chose. Mais quoi ? Oui, oui, c'est cela ... des mots qui le dérangeaient. Bleu, blanc et rouge ...

  "Bleu", il le comprenait, naturellement ; tout comme "blanc", le nom de son président dans l'ancienne langue. Mais "rouge" ? Il n'en voyait absolument pas la signification ni ne savait ce que c'était, bien qu'il sache que ces trois mots réunis, la Couleur, le Nom et le terme inconnu, avaient autrefois représenté quelque chose de fort, pour lui ou son pays. Un symbole peut-être.

  - Une partie de ce mot, une bribe, vite maintenant, vite ... avant que tout ne s'échappe, que le choc ne les disperse, avant que l'ouragan ne s'apaise. Le mot. Rouge. Oui.

  Il répéta le mot en silence, à plusieurs reprises sans peine : il surgissait sans effort dans sa mémoire . Et pourtant vint le moment où il le prononça mal, puis celui où il l'oublia.

  Mais il savait qu'il existait.

 La brûlure causée par le mot inconnu s'était maintenant éteinte. Light Blue reprit sa marche sans entrain. Il se demandait s'il en reviendrait un jour à y penser.

  Tout d'un coup, il se remémora la première fois ... Le mot ignoré n'était apparu qu'en second ... C'était un livre particulièrement beau. Son papier bleuté et lisse, un peu affadi par le temps, était d'une qualité qui n'était plus fabriquée alors, depuis dix ans au moins. Il l'avait vu traîner à la vitrine d'un bric-à-brac moisissant, dans un sordide quartier de sa zone, rasé et reconstruit depuis. Il se souvenait de l'enseigne dont il ne restait plus que quelques lettres au sens incompréhensible : L . . RAI . I . . Mais, plus que tout, c'est le titre de l'ouvrage qui l'avait attiré. Il s'intitulait "Art et Couleurs". Cependant, il n'avait jamais pût se le procurer.

  Le gouvernement White avait décidé de moderniser le quartier, à grands coups de pelleteuses et d'explosifs. La poussière s'était déposée pendant une semaine sur les maisons et les fleurs. Des bleuets. Une espèce très commune dans le coin, d'ailleurs.

  Au loin, Light discernait un cube illuminé et baigné de soleil. Il hâta le pas.



  4. Ailleurs.


 Marcher ne lui suffisait plus, il fallait qu'il court, qu'il court à en perdre haleine. Essoufflé, il déboucha soudain sur une place inondée de lumière. Tout autour, ce n'étaient que maisons anciennes, avec colonnes, frises, balcons sculptés, fenêtres ornées d'une dentelle de pierre d'un somptueux effet baroque. Mais ce n'était pourtant pas ces façades qui resplendissaient le plus. Même en plein soleil, elles semblaient encore mornes et obscures. Car les feux de centaines de projecteurs convergeaient sur un cube de cinq cents mètres de côté, qui se dressait au milieu de la place. Ils restaient allumés jour et nuit. Les quatre faces du cube étaient rigoureusement identiques : elles étaient d'un jaune citron, admirablement polies. Au zénith, on les eût crues de marbre doré.

  Aucune fenêtre ne les perçait depuis le bas jusque en haut, mais, au niveau du sol, chacune était pourvue d'une large porte carrée, accès des personnes et des véhicules. Sur une des faces s'étalaient en lettres chromées jaunes les mots "Présidence et Ministère White". En dessous, on distinguait le slogan préféré du gouvernement : "White défendra toujours vos couleurs".

  Ce bâtiment carré était le principal centre administratif du pays. Lemon Yellow ne s'attarda pas. Il passa en trombe devant l'œil circonspect des vigiles et s'éloigna rapidement. Il voulait rentrer chez lui. Il voulait les voir. Il voulait les lire. Les mots interdits.


 

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