I. LA SENSATION DES COULEURS (9)

Publié le par Philtomb

 17. Verticité.


  Emerald était dans un yeuze. Les branches s'agitaient, ponts jetés très loin au-dessus du sol. Un léger vent soufflait et le soleil brillait au travers des branchages. Emerald regardait le monde du haut de son arbre, une variété de chêne vert, et tout, vu de là, était différent : le dos des collines était si nu, devant ses yeux, que la jeune fille ne pouvait le regarder sans un serrement de cœur. Dans sa zone, l'unique partie un peu basse, c'était les bois de citronniers ; encore des avocatiers dressaient-ils leurs troncs tordus au milieu des plants d'agrumes. Plus haut, ils obstruaient le ciel de leurs coupoles aux lourds feuillages. Quand il n'y avait pas d'avocatiers, c'étaient des marronniers aux inflorescences verdâtres, ou des amandiers ; puis des sorbiers, des caroubiers, quelque mûrier ou noyer vétuste. Au delà commençait l'oliveraie : un nuage vert-de-gris qui floconnait autour de l'école et atteignait même le mur de la zone en plusieurs endroits. Au milieu des toits surgissaient partout les chevelures des yeuzes, des platanes. Les villas étaient clôturées de grilles végétales.

  Au-dessus des oliviers commençait vraiment la forêt. Pins et mélèzes, jadis, avaient dû régner sur la région : ils descendaient encore sur un ou deux versants, vers la mer, en vagues et remous de verdure, écrasés par le soleil. La forêt se hissait peu à peu sur le mur, cependant, comme si elle voulait déborder les limites que l'homme lui avaient fixées.

  L'univers de sève partait à l'assaut des plaines désolées et poussiéreuses. La première à s'aviser de tout cela fut Emerald. Elle comprit qu'au milieu d'une végétation à ce point touffue, elle pouvait se déplacer aisément pendant des milles en passant d'un arbre dans l'autre sans avoir jamais besoin de mettre pied à terre. Une partie de l'esprit d'Emerald, sans cesse en alerte, comprenait tout à l'avance ; une autre partie, rêveuse et distraite, formulait parfois les pensées les plus étranges. C'est ainsi qu'Emerald constata : les branches offraient plus qu'un pont d'un arbre à l'autre, elles offraient un pont de sa zone vers une autre. Plusieurs branches, non coupées ou taillées, dépassaient même le haut mur ...




 18. Apparition.


  Emerald tenta le deuxième exploit de cette journée : franchir d'un saut les quelques mètres qui séparaient un platane du yeuze le plus proche du mur. Elle s'élança les yeux mi-clos et les bras tendus vers l'avant. Son corps passa devant l'astre solaire, masquant une fraction de seconde la lumière de feu verte-anglaise aux lointaines herbes drues du sol ... Son bras gauche heurta durement une grosse branche, ce qui la fit crier, mais ses deux mains se refermèrent en un geste à la fois instinctif et parfait sur une boule de petites feuilles puis une autre branche.

  Après s'être hissée, Emerald avait rapidement progressé ; les branches tenaient fermes sous son poids, même lorsqu'elle se fut avancée jusqu'aux ramures les plus minces.

  Alors, à contre-jour car le soleil montait encore, elle regarda. L'arbre enveloppait la jeune fille du frais parfum des feuilles que le vent agitait, tournant des pages d'un vert tantôt terne et tantôt brillant. Il régnait là un grand silence, qui semblait répondre au panorama jusque là invisible que le regard d'Emerald violait pour la première fois. Jamais personne de sa zone n'avait vu cela, ces collines nues, ces maisons éloignées, ces champs qui s'étendaient jusqu'à une vaste étendue d'eau. Ses yeux fixes regardaient droits devant elle par dessus le mur, comme sans voir mais enregistrant pourtant tout, le moindre frémissement, le moindre son et la moindre odeur aussi. Car ses yeux, elle le savait, observaient une chose interdite.

  Et cependant, Emerald se sentit brusquement désespérée :

- Pourquoi, se demanda-t-elle, pourquoi un mur ?

  Tout, devant elle, était effectivement de la même matière que ce qu'elle connaissait. Tout, devant ses yeux, était absolument et uniquement vert.

  Et au milieu de ce nouveau monde nu et vert, il y avait désormais une voiture et un homme qui, semblait-il, la regardait fixement : leurs deux regards se croisèrent peut-être. Le mur, lui, n'existait plus à ce moment.






Arbre sur le Mur d'Hadrien

Sources :
http://www.pbase.com/jellophoto/image/54299680

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