II. LE POUVOIR DES COULEURS (3)

Publié le par Philtomb

  3. Encore d'autres visions.


  L'homme courbé au milieu de son champ ressemblait à un épouvantail : faible, vieux, sec, décharné, usé avec ses vêtements d'un jaune sombre, et inutile, au vu du nombre d'oiseaux que comptait le nuage qui tournoyait et revenait s'abattre périodiquement à dix pas du paysan. Seule la tête de l'épouvantail humain dépassait des épis d'orge. Par delà les rangs céréaliers passait la route menant à l'Observatoire. Au loin, la Ford avançait comme au ralenti, en silence, pareille à une menace. L'homme décharné - qui suait sang et os, aurait-on dit ! - se figea : là-bas, une jeune fille habillée de vert longeait l'horizon de son champs en compagnie d'un gamin vêtu normalement et qui conduisait avec peine la Ford aux chromes jaunâtres.

  Le paysan se détendit pour plonger dans les épis en direction de sa ferme.

 



  4. Couleurs fuyantes.


  Le grand dôme de l'Observatoire était majestueux. La demi-sphère couleur cadmium semblait cependant isolée de tout. De fait, l'accès à l'Observatoire, dont le nom suranné cachait celui de télescope et de radiotélescope, était strictement réglementé, à l'image de tous les grands bâtiments du pays. Deux antennes desservaient le dôme ainsi que les autres constructions attenantes présentes sur le plateau. Ce dernier n'offrait pas précisément un accueil de plus chaleureux : poste de garde à l'entrée, double palissade surmontée de barbelés, gardes à l'intérieur, alarme et caméra de vidéosurveillance à chaque coin. Une unique route y menait péniblement. Le premier poste de garde bénéficiait d'une vue imprenable et dégagée de tous bosquets et buissons jusqu'aux premiers cinq cents mètres alentours.

  La Ford en était à mi-pente, son réservoir à demi-rempli selon la jauge et le soleil coupait le ciel en deux.

  Il était trois heures et demi. Evidemment.

  Alors le ciel s'embrasa. Les deux fourches qui soutenaient les récepteurs et les miroirs primaires paraboliques explosèrent d'un commun accord. Une boule de feu monta au triple de la hauteur du dôme et les débris commencèrent à pleuvoir.

  L'un des comets récepteurs s'écrasa sur le toit de l'Observatoire. une seconde déflagration suivit, qui ne laissa pas empilées deux pierres des murs du télescope, qui fut lui-même éparpillé aux quatre coins du plateau. Comme l'indiquait gracieusement un panneau proche de Lemon et d'Emerald, toute présence humaine non-autorisée constituait un risque pour soi-même.

  La Ford enclencha une violente marche arrière et recula d'un bon kilomètre avant de s'immobiliser. Le poste de garde, lui, avait fait un bond en arrière de trente mètres, balayé par une dernière série d'explosions, d'incendies, de nuages de poussière et de débris. Pour ce qui était de la présence humaine, elle avait dû être la seule à progresser, d'un pas dans l'éternité.

  Emerald vit le soleil obscurci. Lemon contempla le plateau recouvert par les cendres noirâtres et rougeâtres de ce qui fut son lieu de travail. Peu importait pour ses collègues : il ne les avait jamais vraiment porté dans son cœur.

  Aux pieds du radiotélescope calciné avaient été tracées à la bombe des lettres multicolores, dont une était surdimensionnée :

C O L O U R S.

  Lemon vit. Il vit chacune des couleurs.

 Au loin, le bruit d'un moteur de camion s'éloignait tranquillement.








Observatoires du Mauna Kea (Hawaii)

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Observatoires_du_Mauna_Kea

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