II. LE POUVOIR DES COULEURS (5)

Publié le par Philtomb

 7. Haut et clair.


  Du coin de l'œil, dans le rétroviseur, Emerald voyait s'éloigner l'embranchement du chemin pour l'Observatoire. A côté d'elle, le corps de Lemon Yellow ne réagissait pas. Ou plutôt il réagissait en se durcissant, en maintenant son attention douloureuse, la vitesse, la route, les talus qui filent vers l'arrière. Il ne voulait plus se souvenir, comme si c'était un mauvais rêve qui, à l'instant même où il s'abandonnerait de nouveau au sommeil, le reprendrait, le ferait souffrir d'avantage.

  Pourtant cela vient, malgré lui. Ce sont les feuillages des arbres qui font clignoter le soleil, comme une pluie d'étincelles sur le pare-brise de la Ford. Il sentait aussi l'odeur du parfum d'Emerald, une odeur flottante, partout.

  Ils ne se disaient rien, ils ne se parlaient presque pas, à voix basse, comme s'ils se faisaient des confidences, pour ne rien dire finalement, comme des bribes que le vent chassait avec la senteur d'essence, dans la lumière. C'étaient les grillons qui parlaient, en été.

  Maintenant, la route abordait de véritables hauteurs. A gauche, Lemon distinguait les fonds de petites vallées, brumeux, sombres. Il ne sentait pas la faim, ni la fatigue.

  Il sait où il va, où il doit aller. C'était comme cela, tout à fait comme cela que tout devait se passer.

  La ville était devenue une flaque grisâtre semée d'éclats de lumière, étendue dans le creux des collines, à l'aval de la forêt, et devant la mer.

  Lemon savait qu'il voyait distinctement désormais le jaune, le noir et peut-être aussi le rouge ou le bleu. Les "mots interdits" de ses livres. Pourtant, il n'aurait su dire où les mots étaient dans ce qu'il avait sous les yeux.

  Les mots se cachaient encore dans le paysage des couleurs.



  8. Le Musée des couleurs.


  Le visage impassible du Président White fut brisé par un tic d'impatience que n'importe quel observateur aurait aisément pu déchiffrer : le mystérieux secrétaire vêtu de gris était revenu si vite vers White, pour lui marmonner quelque chose à l'oreille, qu'il aurait été plus simple d'affirmer qu'il n'avait en fait jamais quitté la pièce une seule seconde...

  White manipulait ses collaborateurs comme les couleurs ; ses informateurs semblaient comme rattachés à lui par un élastique. Si on les lâchaient dans la nature en quête de renseignements, les hommes du président fouinaient le plus loin qu'il était possible, mais revenaient aussitôt vers leur chef, de la manière la plus rapide, afin de tout lui déballer. White savait tout mais personne ne connaissait plus rien d'exact de lui, parce que personne ne pouvait le voir directement, et donc le percevoir.

  Excepté Rainbow.

  L'informateur avait de nouveau disparu, avalé par l'atmosphère silencieuse et bleutée des lieux.

  White était fatigué, de façon irréelle, intraduisible mais pourtant sensible pour Arthur Rainbow. Il était vrai aussi que ce dernier était son frère : les deux hommes éprouvaient ou ressentaient des choses communes, malgré la différence de leur tempérament.

  White griffonna quelque chose sur un bout de papier coloré, qu'il plia et glissa dans sa poche. Encore perdu dans ses réflexions, il sembla subitement apercevoir Rainbow, comme à travers un brouillard. Deux mots sortirent difficilement de sa bouche :

 - Le Musée...

 Quelques secondes après, White compléta sa pensée :

  - Ce Musée... Tu ne le connais pas... Personne... Il était là avant nous, avant tout : le Cube est construit dessus ; on y accède par la serre... Je dois te le montrer : toi seul peut le comprendre... C'est un legs du passé, le seul peut-être qui ait subsisté. Quelqu'un, un homme sage, pressentant la Fin, avait commencé à y entasser des repères de son époque, des objets ayant trait aux couleurs de son temps, à la vie de son époque... J'ai continué son œuvre... Personne ne l'a revendiqué... Ce quelqu'un doit être mort avant la Reconstruction...

  Au dehors et dans le ciel, les nuages devinrent de plus en plus sombres : un éclair déchira le paysage et une goutte s'écrasa sur un carreau avec un bruit sourd comme si elle avait eu l'intention ferme de se suicider.

 Tout devenait désespoir.






Le Musée des Couleurs

Sources :
http://www.colorsystem.com/grundlagen/aaf.htm et http://www.colour-experience.org/ (Musée des Couleurs de Bradford - site en Anglais)

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