II. LE POUVOIR DES COULEURS (6)

Publié le par Philtomb

  9. Orangerie


  On ne pouvait pas accéder à l'intérieur de la vaste orangeraie de trente mètres de côté depuis le rez-de-chaussée. C'est pourquoi un ascenseur silencieux déposa le président White et le professeur Arthur Rainbow, son frère, au sommet de la serre, quelques minutes seulement après que ceux-ci eurent quitté la pièce feutrée. Les deux hommes s'enfoncèrent dans l'orangerie par une échelle métallique.

  En bas, Rainbow fut surpris : les arbres paraissaient innombrables et le parfum des oranges était omniprésent, quasi-oppressant. Il faisait chaud et ce n'était pas un défaut dans le système de climatisation ou d'arrivée d'air.

  White semblait parfaitement à l'aise. Au moment où il commença à parler, il ne fit pas d'effort :

  - Regarde ces arbres, leurs fruits. Des orangers ; il y en a plusieurs variétés dont les parfums se mélangent subtilement. Si subtilement peut-être que lorsque les hommes les respirèrent et virent les fruits, ils ne réussirent pas à lui donner un autre nom que celui de leur couleur : l'orange, avec un mot ancien dérivé du citron. C'est l'unique exemple que nous avons pour les arbres ; même pour les fleurs, les exemples sont minces... Tu dois connaître la rose et le bleuet...
  Il était logique que j'adopte ces arbres, non ? A l'intérieur même du Cube, afin que je sois à leur contact : ici seulement je peux respirer une couleur...

  White paraissait enivré par l'odeur mais ses mots gardaient un sens : il désirait contrôler les couleurs et tout ce qui pouvait y être rattaché. Rainbow le comprenait et attendait, prévoyant la suite des évènements.

  Les arbres étaient plantés dans des caisses de bois claires, alignés parallèlement sur les deux bords d'une allée centrale ou organisés en quinconce, de telle manière que l'on puisse circuler entre eux. La serre était une forêt d'orangers, étrange, envoutante, dont les fruits tous semblables apparaissaient un peu trop, aux yeux de Rainbow, comme ce que White désirait pour les hommes qui l'entouraient : un même modèle, une même teinte, la même fixité docile, le même contrôle total de leur être.

  Un détour d'une allée, un escalier apparut : des marches grisâtres usées descendaient dans une obscurité qui était pourtant le lieu où étaient empilés les trésors de White. Dans ce noir dormaient les couleurs du Musée de White, Rainbow n'en doutait pas. Et il songea que ce bâtiment auquel il n'avait jamais pensé, même en rêve, était plus qu'une nouvelle création du monde des couleurs, c'était le pouvoir même, la source de leur domination par le système White.

  Ce dernier avait accaparé pour lui seul ce qu'un autre avait créé pour le donner à tous. Alors Rainbow souhaita inconsciemment que l'homme qui avait achevé le Musée soir mort. Afin que son rêve survive en cet homme.





Oranger dans un patio Andalou

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Oranger




  10. Eclipse

  
  De nouveau le vertige. La main de Lemon quitte le volant de la Ford, qui semble tituber à travers le maquis où la route s'est engagée. Le chant des insectes s'élève, ondoie, tantôt devant lui, tantôt loin en arrière. La chaleur du soleil fait jaillir la sueur sur son visage, sur son corps, la chemise colle à son dos, à ses bras. Puis le vent souffle brusquement, froid, presque glacé, et il frissonne. Le maquis a cédé la place a un plateau silencieux et désert. Il n'y a que le vent et le ciel, bleu ici, plus sombre au dessus de la ville grisâtre en contrebas. La lumière est éblouissante. C'est ici, pense-t-il, c'est ici, c'est ici... Ici quoi ? Il ne sait pas.

  C'est comme s'il voulait fuir son ombre. Cela ne se peut pas.

  C'est un vertige, comme dans un piège, parce qu'il sait qu'il n'y a qu'ici, sur le plateau, que son ombre et celle d'Emerald, et que l'ombre d'Emerald n'est pas. Elle ne pouvait pas être ici, dans un endroit âpre et solitaire. Sans y prendre garde, Lemon a stoppé la voiture et arrêté le moteur. Emerald ne lui a rien dit.

  Ailleurs pour lui, elle est là. Elle attend.

 

Commenter cet article