I. LA SENSATION DES COULEURS (5)

Publié le par Philtomb

  9. Fondu au bleu.


  Light Blue débouchait enfin sur la vaste place illuminée par les projecteurs présidentiels lorsque son attention fut perturbée par la cloche puis les voix du glacier et des vigiles qui s'approchaient.

  Ce glacier, dont Light appréciait les sorbets, comme tous les membres du personnel travaillant dans le cube qui pouvaient s'offrir ce plaisir simple, mais dont il ignorait le nom, venait quotidiennement s'installer sur le côté Est de la place. Bien sûr, les divers produits qu'ils pouvaient vendre étaient au premier regard tous semblables, mais on apprenait vite à les apprécier pour leurs goûts si différents les uns des autres.

  Lors de la courte pause de la mi-journée, Light devenait comme beaucoup de ses collègues un adepte de la glace. Son parfum préféré s'appelait bleu roi, mais le marchand lui avait un jour discrètement fait savoir que l'on pouvait aussi le prénommer vanille ...

  Actuellement, le glacier était en vive conversation avec trois hommes habillés en noir et qui étaient les gardiens de la face Est du cube bleuâtre.

  Comme chaque jour, ils surveillaient le marchand de loin lorsqu'il arrivait à la première heure et qu'il s'installait. Puis, ils l'apostrophaient afin de vérifier sa licence personnelle et, enfin, ils essayaient de lui soutirer gratuitement sa marchandise, avant de retourner à leur poste, sous l'œil envieux de leurs collègues muets et immobiles des faces Nord et Sud.

  Light, déjà peu en avance, marcha rapidement jusqu'à une porte carrée, à la base de la façade du cube, et s'y engouffra avec un soupir profond mais parfaitement inconscient.

 
 Peu de gens pouvaient s'en douter, mais l'intérieur du cube, quoique strict, offrait un cadre certainement beaucoup moins sévère que ce que l'on pouvait ressentir une fois dehors, à la vue de ce vaste bloc dépourvu d'ouvertures et fortement gardé. Le visiteur novice, une chose rare mais possible, aurait tout d'abord remarqué une odeur spécifique dans l'air, qui n'avait rien à voir avec le parfum artificiel classique que pouvait diffuser l'aération d'un centre administratif aussi important, ni avec celui des bureaux, du papier ou des fleurs d'ornements : c'était une odeur d'orange, qu'émettait en permanence une vaste serre vitrée de trente mètres de côté, située au milieu du rez-de-chaussée de la structure cubique. Les arbres à feuilles persistantes, amateurs de températures chaudes, qu'abritait la serre, proliféraient sous l'œil admiratif du président White. Nul ne savait ni ne connaissait les raisons de cette passion, mais une chose était certaine : la serre était un endroit unique, où le président aimait à se ressourcer, et les arbres qui y croissaient offraient des fruits introuvables ailleurs.

  Tout autour de la serre avaient été aménagés la voie de circulation, les parkings et les bâtiments d'utilité générale. Les premiers servaient aux véhicules noirs des services de sécurité de la présidence, tandis que les bâtiments, constitués d'un bureau d'accueil, d'une infirmerie, d'un poste de garde et d'une salle de repos, étaient spécialement réservés aux membres du personnel ou aux rares individus admis à l'intérieur du cube.

  Du bureau d'accueil, l'éventuel visiteur n'avait plus qu'à se laisser guider par les panneaux d'informations pour se rendre, selon son choix, dans une des quatre grandes sections administratives : Light Blue obliqua à son habitude vers l'aile Sud par les ascenseurs qui menaient au premier étage, et à la sous-section Archives cinématographiques du Ministère de la Culture White.





Héraclès et les pommes d'or (oranges) du Jardin des Hespérides

Sources :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pommes_d'or_du_jardin_des_Hesp%C3%A9rides 

 
 10. Noir et White.


 La lumière solaire était maintenant plus qu'aveuglante, mais il était cependant hors de question que le chauffeur soit en retard sur l'horaire fixé par le président lui-même. L'homme évanoui à l'arrière était encore un invité de marque. Dans tous les cas, c'était pour le gouvernement un être exceptionnel. C'était même "l'exception" du système White ...

  L'aéroport se trouvait tout près de la capitale - à vrai dire l'unique ville du pays - dont les longues rues bordées de maisons à un ou deux étages s'étiraient indéfiniment. De jour, des queues de cinquante personnes et plus stationnaient devant les boulangeries et les épiceries
Comme la voiture sombre passait devant une de ces boutiques, un vigile au blouson noir rayé d'une barre blanche - un officier - parut soudainement sur le trottoir et poussa un cri rauque. La queue se dispersa. Les gens s'en allaient la tête basse, l'air morne, portant leurs filets vides mais sans un mot.

  Le véhicule officiel remonta la longue avenue qui menait au centre du pouvoir. A une dizaine de mètres de l'une des portes carrées, la voiture stoppa presque puis accéléra de nouveau dès que la porte se fut automatiquement relevée. L'homme à l'arrière s'était réveillé, en se massant la nuque.

  Lorsque la voiture fut passée, la porte d'acier retomba avec le bruit sourd d'un couperet de guillotine.

- Eh bien, dites donc, fit l'homme d'un ton naïf, ce n'est pas folichon, votre petit club !

  Personne ne lui répondit. L'humour n'était pas précisément le fort des blousons noirs impersonnels.

  Il pensa alors à l'endroit où il était : au sein du régime White, le lieu d'où les idées, les hommes et les couleurs étaient dirigés, codés et attribués. Un lieu absolu et implacable, de vie et de mort.

  Lui, au moins, était encore libre, puisqu'il connaissait toujours le sens du mot "couleur".

 

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